Spiritains : revisiter la mission !

Marc Botzung est provincial de France de la Congrégation du Saint Esprit, dont les membres sont mieux connus sous le nom de Spiritains. Dans l’interview qui suit, il nous parle du charisme et de la mission de sa congrégation, la manière dont ils ont été revisités et reformulés suite au Concile Vatican II, suite aussi aux difficultés de recrutement en France, pays de naissance de la congrégation, et à l’afflux de vocations provenant d’Afrique. Chances et défis pour une congrégation mondialisée.

Spiritains

 

En quoi notre congrégation est-elle missionnaire ? Comment comprendre la mission Ad Gentes (vers les peuples, sous-entendu qui n’ont jamais entendu parler de l’Evangile) ? Cela a-t-il du sens dans la France d’aujourd’hui ?

La mission pour aujourd’hui ? Comme le font d’autres, nous creusons dans le patrimoine propre de notre congrégation pour revenir à ses fondamentaux, à son charisme, et y trouver des intuitions pour aujourd’hui. En fait, il s’agit d’une recomposition de l’héritage de la congrégation en vue de l’actualisation de sa mission.
Les Spiritains : nous sommes actuellement 2600 membres de la Congrégation dans le monde. La maison généralice est à Rome. Il y a 260 Français dans la congrégation, dont une moitié environ en « communautés d’anciens » c’est-à-dire en situation de retraite, ce qui est finalement assez à l’image du clergé français. La nationalité la plus représentée dans la congrégation aujourd’hui est le Nigeria : environ 700 confrères. Depuis les années 1970 la congrégation s’est largement décentralisée, si bien que la gouvernance et les décisions se prennent essentiellement dans les diverses Provinces. Cela a l’avantage de tenir compte des fortes spécificités nationales et culturelles, l’inconvénient cependant est de morceler la congrégation.
Fondée par Claude Poullart des Places en 1703, la congrégation a eu pour but de permettre à des jeunes hommes pauvres de devenir prêtres pour les pauvres. A l’issue de leur formation dans le « Séminaire du St Esprit » ces prêtres s’investissaient ensuite dans les campagnes de France, comme curés ou pour des missions, ce qu’on appelait à l’époque des missions (paroissiales). D’autres partaient également dans des missions lointaines : en Asie (avec les Missions Etrangères de Paris), au Canada, dans les colonies françaises de l’époque (les « îles », qui sont en bonne partie les DOM d’aujourd’hui).
La congrégation a été « refondée » au XIXe siècle par l’adjonction d’une congrégation naissante, fondée par François Libermann pour évangéliser les esclaves et les affranchis, au moment de la sortie de l’esclavagisme (première moitié du XIXe). Cela a coïncidé rapidement avec une ouverture sur l’Afrique, avec des implantations de l’Eglise (catholique) sur ses côtes, puis progressivement vers l’intérieur. Il y avait une attention constante aux pauvres de l’époque (« les âmes les plus délaissées » selon l’expression du P. Libermann), qu’ils soient au loin ou en France : on peut citer l’attention à la situation ouvrière, en particulier dans le 5e arrondissement de Paris (5e et 13e d’aujourd’hui), ou encore une action pastorale auprès des Savoyards qui venaient à Paris pour y être ramoneurs.
De tout temps la congrégation a porté une grande attention à la formation du clergé, y voyant comme une clé de toute œuvre d’évangélisation. Les Spiritains ont ainsi ouvert et pris en charge le Séminaire français de Rome, ce qui visait aussi à ouvrir l’Eglise de France à l’influence et l’autorité romaine.
Les Spiritains apparaissent au moment du Concile Vatican II comme une congrégation spécialisée dans la mission Ad Gentes. Les idées évoluent cependant à la suite du Concile et de l’exhortation de Paul VI Evangelii nuntiandi (1975). A la suite des travaux de certains missiologues, dont Michael Amaladoss (Indien) et d’autres collaborateurs de la revue Spiritus par exemple, la compréhension des priorités missionnaires évoluent. Désormais la priorité missionnaire concerne également l’Europe. (En France, il y a maintenant 20 % des prêtres en activité qui viennent d’ailleurs…) L’exhortation du Pape François Evangelii Gaudium ne parle plus de terres lointaines, mais de centre/périphérie. Ce critère n’est pas tant géographique que se rapportant à des groupes humains et à une manière ecclésiale d’oser vivre la rencontre des « autres » et des exclus.

 

Les Spiritains en France aujourd’hui ?

Il existe une province spiritaine pour la France, avec vingt-deux communautés réparties inégalement sur le territoire. Cette province s’est fixé des priorités.
Héritiers de l’engagement de la congrégation au sein des Orphelins Apprentis d’Auteuil qui débuta pour nous en 1923 sous la houlette de P. Brottier, nous continuons d’accompagner la Fondation Apprentis d’Auteuil, c’est à dire la jeunesse en difficulté scolaire et d’insertion. Cette Fondation accueille 25.000 jeunes, elle gère 180 établissements avec 4.500 employés. Au sein de cette Fondation, se vit évidemment une situation d’interculturalité et de diversité religieuse. Pour animer le travail pastoral au sein des Apprentis d’Auteuil, nous faisons appel aussi bien à des confrères français qu’étrangers, soit une quinzaine de spiritains.
Depuis le tournant des années 2000 la congrégation a décidé de répondre aux appels de certains diocèses pour animer des paroisses. Certes il y eut toujours des Spiritains travaillant isolément en paroisse en France. La nouveauté pour nous fut d’envoyer des communautés missionnaires en France. Ce choix résulte d’une vision de Ad gentes pour aujourd’hui : Ad gentes en France, ce sont les étrangers, les migrants, les musulmans, les situations de pauvreté qui nécessitent notamment une présence missionnaire spécifique. Les Spiritains ont donc créé des communautés missionnaires désormais internationales, de préférence en milieu de banlieues multiculturelles, de diversité religieuse et internationales des grandes villes : à Fontenay-aux-Roses (92), au Blanc Mesnil (93), à Fameck (57), à Rennes, à Nantes… C’est une redéfinition de notre mission en Europe. Nous ouvrons de nouveaux champs à la mission. Malgré le vieillissement de nos effectifs en Europe, il ne s’agit pas de se résoudre à fermer des maisons, de vendre de l’immobilier, et de garder quelques lieux, parfois symboliques…
Un autre axe important qui suscite des demandes est de savoir transmettre la spiritualité et les intuitions missionnaires de la congrégation à des laïcs… La congrégation anime ainsi depuis une trentaine d’années des rencontres hebdomadaires, en proximité de nos communautés, autour de la spiritualité des fondateurs. S’y rajoute également une dynamique d’association avec des laïcs volontaires (aujourd’hui une petite vingtaine) et désirant partager plus fortement la mission de la congrégation.

 

Et que reste-t-il de la dimension lointaine d’ad gentes

40 Français travaillent encore dans d’autres circonscriptions que la France métropolitaine. Nous arriverons bientôt à l’équilibre : autant de Spiritains français en mission hors de France que d’étrangers spiritains à l’œuvre en France. Les jeunes français formés partent toujours à l’étranger. Et les jeunes Spiritains en France sont des étrangers. Cette dimension de l’action interculturelle et d’une audace à partir ailleurs reste centrale.
Les revues missionnaires que nous publions manifestent cela et ouvrent systématiquement sur des horizons plus larges que la seule France, tout en suscitant des réflexions sur les thématiques de la justice internationale, de la paix et depuis quelques années de l’écologie.
C’est encore cette dynamique qui nous anime dans les propositions d’un volontariat international de solidarité que nous déployons soit par le biais de l’association Opération Amos (séjour « courts » de quelques mois), soit par des envois en séjour long (un à deux ans) avec la DCC (Délégation Catholique pour la Coopération). Ces temps de « bain » au sein d’autres situations culturelles et ecclésiales sont souvent des tremplins pour ces volontaires vers un plus grand engagement ecclésial, social ou associatif.
La France n’est plus un pays où les Spiritains se retirent, cherchent de l’argent, et éventuellement des candidats-spiritains… La France est devenue un pays comme un autre : un pays de mission, on y envoie des Spiritains en mission, dans le champ de l’intégration culturelle (des étrangers), de l’éducation, dans le champ de l’inter-religieux… et ces Spiritains y vivent en communauté interculturelle, internationale, intergénérationnelle… Ce n’est pas facile, mais cela fait signe dans une société qui s’interroge sur sa capacité à accueillir les différences et qui remet en cause un vivre-ensemble. C’est peut-être cela aussi le charisme de religieux missionnaires dans la société française ?

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 Interview de Marc Botzung,
Provincial de France de la Congrégation du Saint Esprit (Missionnaires spiritains)